30/11/05

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- Ah ! C’est vrai qu’il me cause des soucis, admit enfin Consort. Depuis hier soir il a passé son temps à se pavaner devant la glace… Je comprends maintenant pourquoi. Il a toujours eu un caractère orgueilleux et difficile, sans foi ni loi. Je ne sais plus quoi faire avec lui.

Le PDG intraitable et redouté n’était soudain plus qu’un vieil homme désemparé.

- Hum. Il a de qui tenir. N’a-t-on pas dit à l’époque que c’était vous qui aviez grugé le vieux Montecchi sans le moindre scrupule ? D’où cette haine entre vos familles ?

- Ah non ! J’ai gagné en affaires à la régulière ! Le vieux Montecchi le sait et refuse de le reconnaître !

- Quoi qu’il en soit, je ne suis pas venue parler du passé mais du présent. Ce qui s’est passé hier soir ne doit plus recommerncer. Vous devez le faire comprendre fermement à Tybalt.

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- Je veux bien mais c’est difficile pour un vieux papy comme moi… Si vous saviez ! Je me sens tellement dépassé, parfois… Y compris avec Juliette et Hermia qui veulent sortir le soir, s’habiller en mini-jupe et taille basse… Tybalt a très mauvaise influence sur elles, se  querelle souvent avec elles… et tout cela détériore l’ambiance de la vie au manoir, c’est usant  pour un homme de mon âge… Tenez, hier soir, quand ils sont rentrés, Juliette et Tybalt  se sont chamaillés encore plus vivement que d’habitude. Vous auriez vu ça ! Mais quand je suis arrivé, ils se sont tus, tous les deux. Elle était toute pâle. Elle est très secrète, vous savez… ce doit être de son âge. Elle a jeté un regard de défi à Tybalt et elle est allée se coucher. Quand à Tybalt, il s’est dérobé quand je l’ai interrogé. Je n’ai pas pu savoir pourquoi ils s’étaient disputés.

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- Peu importe, dit Titania. Vous devez être ferme avec lui. Vous avez le devoir de lui transmettre les valeurs de votre famille.Les Capuleti ont toujours su être dignes de respect. A lui seul, Tybalt pourrait détruire cette image respectueuse.

Là, Titania sentit qu’elle avait touché un point sensible.

- Fort bien. Je vous promets de faire quelque chose, dit Consort. Un ami  éloigné, dirigeant un camp d’entraînement sportif préparant à la vie militaire, m’a justement proposé de s’occuper de lui cet été. Mais je n’’éloignerai Tybalt qu’à une condition : que le jeune Mercutio parte aussi ! Où qu’il veuille, mais qu’il parte ! Je ne vois pas pourquoi je devrais être le seul à me séparer de mon petit-fils, alors que Patrizio, lui…

Décidément les vieilles rancunes avaient la vie dure, soupira Titania en son for intérieur.

- Sur ce point, je ne peux répondre à la place des Montecchi, mais, dit-elle avec diplomatie en guise de conclusion, je vous promets de leur en parler.

Mais comment réagiraient les Montecchi ? Elle croyait déjà le savoir…

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Pour sûr, quand Patrizio apprit d’Isabella le contenu de l’entretien entre Titania et Consort, il monta sur ses grands chevaux :

- Eloigner Mercutio ? Hors de question ! Tout ça s’est uniquement la faute du vieux Capuleti ! S’il avait su éduquer convenablement ce Tybalt…. Cette famille est décidément détestable !

Habituée aux vieilles rengaines de son mari contre les Capuleti  (et lasse de ces perpétuels affrontements qui avaient gâché la vie de famille), Isabella soupira longuement. En même temps, elle donnait raison à son mari.

-  Je comprends ton refus, mais…si nous refusions d’éloigner Mercutio, Titania risque de nous le reprocher et de nous retirer son amitié.

- A ce point ?

- J’en ai bien peur !

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Plus tard, quand à mon retour du lycée Patrizio me raconta tout cela, je compris que j’avais involontairement ravivé un rapport de force vieux de plusieurs dizaines d’années. Et puis diable ! de la viale Strattorio au manoir Capuleti, il s’en disait, des choses, à mon sujet, quand je n’étais pas là ! Ainsi tout Véronaville était déjà au courant ? J’avais la réputation d’un rebut de l’école ? Au-dessous de tout, quoi ? Tout ça à cause d’un provocateur ? C’était trop fort !

Mais le pire fut quand Patrizio m’annonça que Titania avait avoué à Isabella son envie d’interdire à Puck de rester ami avec moi. Soudain j’ai été très inquiet.

- Puck ? Oh non pas ça ! Pas lui ! Pas mon meilleur pote !

Puck… c’était pire que d’avoir perdu le combat, pire que de savoir ma réputation ternie dans tout Véronaville. C’était la cata !

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Mais à peine si j’ai eu le temps de m’inquiéter. Quelques instants après, Puck était là ! Ayant appris ce qui s’était passé, il s’était précipité au ranch. Me prenant dans ses bras, il m’assura de son soutien et me renouvela son amitié.

- Jamais je ne te laisserai tomber ! Même si le monde entier m’en donnait l’ordre ! Titania ne peut rien contre notre amitié. Tu pourras toujours compter sur moi, je serai toujours avec toi !

Cher Puck ! Que ça faisait du bien de l’entendre ! Quel réconfort après toutes ces émotions !

- Merci mon vieux, merci de tout cœur. C’est dans les moments difficiles qu’on peut compter ses amis !

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Quant à Roméo, il fut révolté par le fait que Consort voulût mon départ. A tel point qu’Isabella dut le consoler et lui affirmer que rien n’était décidé à mon sujet. Mais rien n’y fit, il resta inquiet et triste toute la soirée. Patrizio et Isabella mirent sa réaction sur le compte de son affection pour moi, j’étais son frère, il était jeune et entier, il supportait mal ces tensions… Bien sûr la vérité était ailleurs.

- Tout ça c’est ma faute. C’est arrivé à cause de moi.

Voilà pourquoi il était si préoccupé. Et il répéta ça tout au long de son entraînement aux échecs (un jeu qu’il aimait bien). Comment voulez-vous dans ces conditions réviser pour le bac ?

- Tais-toi et joue. Pas la peine de te lamenter. Ce qui est fait est fait.

- Oui, mais c’est ma faute.

- Dis plutôt que c’est la faute de ta Juliette. Si elle n’avait pas existé, le quartier serait plus tranquille à l’heure qu’il est.

A mon tour d’être un peu injuste, ma petite vengeance à moi.

- Juliette ? Qu’est-ce qu’elle a à voir là-dedans ?

Tout à son béguin, il n’avait pas encore compris que je ne la portais pas dans mon cœur.

Ah, je vous jure, l’amour, ça rend aveugle ! Mieux vaut entendre ça qu’être sourd !

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- Réjouis-toi plutôt que Consort ne sache toujours rien de ta liaison avec elle. Va savoir pourquoi, Tybalt n’a pas cafté. Sinon Consort en aurait parlé à Titania.

- Tu crois ?

- C’est fort possible. Il est si véreux qu’il a peu d’amis et elle fait partie de ses rares confidents… et puis s’il l’avait su, crois-moi, il serait déjà venu exiger non seulement mon départ mais aussi le tien.

- La vache !

Cette perspective l’avait tant effrayé que je dus lâcher mes révisions pour faire une partie d’échecs avec lui. J’étais plutôt bon aux échecs, ce type d’affrontement là me plaisait bien. Ça nous fit du bien à tous les deux. Peu à peu, il oublia Consort et toutes ces histoires. Et nous avons voulu croire à ce moment-là que tout ça se tasserait vite. Surtout moi, l’optimiste.

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Dans un premier temps, il sembla en effet que tout s’apaisait. Je faisais tout pour me racheter auprès de mes proches, être ce garçon modèle dont rêvaient mes grands-parents, comme ce jour où j’ai ramassé les ornements du jardin dans lesquels l’un des copains de classe de Roméo s’était amusé à mettre des coups de pieds. Non mais sans blague. Et on disait que j’avais mauvaise réputation depuis ce combat ? Mais laquelle auraient mérité tous ces garnements pas fichus de respecter l’environnement ?

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Entre deux révisions pour les examens, j’allais rendre visite à Puck. Là, même tard le soir, sa soeur, la petite Boutondor venait me faire la causette. J’avais une côte pas possible avec elle. Depuis la bagarre avec Tybalt, elle voyait en moi une sorte de héros local et je pouvais constater au fil des jours qu’elle n’était pas la seule. Si au début j’avais viré chenapan, il semblait qu’à présent l’opinion se retournait en ma faveur:

- Wouaaah ! T’es super génial, Mercutio ! trépignait Boutondor dans son pyjama.

Et moi de m’étonner pendant que Puck pouffait de rire.

- Qu’est-ce que j’ai de si génial ? Je l’ai perdu, ce combat !

- T’as combattu, tu t’es pas défilé, c’est l’essentiel !

J’étais celui qui avait osé tenir tête à l’orgueilleux Tybalt et on m’admirait pour ça.

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Mais j’avais trop vite pensé que c’était déjà une vieille histoire. En effet, quelques jours après, au téléphone, Puck m’apprit que Consort refusait toujours d’éloigner Tybalt si je restais à Véronaville. Mais ce n’était pas tout. Il menaçait en sus d’envoyer Juliette et Hermia en pension pour que cessent les disputes entre elles et leur frère. Pour avoir la paix au manoir. Il n’en pouvait plus.

Personnellement, cela ne m’aurait fait ni chaud ni froid qu’il éloigne les deux filles. Mais j’imaginais déjà la réaction de Roméo si sa Juliette s’absentait cinq jours par semaine. Ces derniers temps il l’avait vue tous les soirs ou presque. Flûte. De plus,  Puck était si désolé en m’annonçant ça au bout du fil que j’ai flairé autre chose :

- Quoi ? Qu’est-ce que ça peut te faire, à toi, qu’elles aillent en pension ?

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Il m’avoua un peu gêné qu’il s’était depuis quelques temps lié avec Hermia, la cadette des Capuleti, dont la sensibilité rejoignait la sienne. Il se sentait même de plus en plus attaché à elle. Il n’avait pas osé me le dire plus tôt de peur que je le prenne mal.

La vache ! Décidément c’était une épidémie cette attirance vers les filles Capuleti ! Heureusement qu’elles n’étaient que deux, j’avais échappé à une une éventuelle numéro 3 ! Je m’étais contenté d’avoir affaire au frère !

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Diable. Le coup était rude ! Après avoir raccroché, je suis resté longtemps immobile sur le canapé. Puck et Hermia… loin de moi l’idée d’en vouloir à Puck. Nous étions trop copains pour ça. Mais je ne pouvais plus désormais mettre dans le même sac tous les membres de la famille Capuleti. On disait qu’Hermia était une gentille fille. Pourquoi aurait-elle dû être tenue pour responsable de l’orgueil de son frère et de celui de son grand-père ? Si Puck l’aimait,  c’était forcément quelqu’un de bien (étrangement je n’avais pas le réflexe de penser la même chose de Juliette aimée de Roméo…)

- Ben qu’est-ce que t’as ? T’en fais une tête ! fit Roméo en me voyant pensif.

- Rien, rien. T’occupe.

J’étais en plein cas de conscience. Si les deux filles partaient au pensionnat, Puck et Roméo en seraient dépités. Moi seul pouvais empêcher ça. Pour éviter ça, protéger leur bonheur, c’était moi qui devais partir, afin que Tybalt prenne le large.

Alors même si l’exigence de Consort était injuste, à votre avis, j’ai fait quoi ?

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- Je veux partir, Patrizio.

- Rien ne t’oblige à faire ça, mon garçon !

Oh si, mais cela je ne le lui ai pas dit.

- De toutes façons, ça me fera du bien de changer d’air.

Et ça, c’était vrai. J’avais besoin d’aller voir ailleurs quelques temps, de sortir de cette atmosphère étouffante. La veille, Patrizio avait dit que l’oncle Antonio cherchait des employés saisonniers pour son restaurant de la côte adriatique. J’étais prêt à y aller.

Contrarié à l’idée que Consort allait gagner la partie, voir son exigence exaucée, Patrizio tenta bien de me retenir. Mais il comprit vite que je n’avais plus l’âge de me laisser imposer mes décisions.

- Soit, soupira-t-il. Nous dirons à tout le monde que ce travail saisonnier était planifié de longue date (ça, c’était pour sauver la face vis-à-vis des Capuleti). A ton retour, si tu as eu ton bac, nous irons t’inscrire à l’université.

- Inutile. Garde tes sous pour payer des études à Roméo, il est plus doué que moi pour ça. Moi je préfèrerais travailler. Etre sur le terrain.

- Bon. Réfléchis-y de nouveau cet été.
C’était tout réfléchi. Patrizio le savait bien. Il se souvenait que mon père avait fait comme moi avant moi. Avec succès.

Dès la fin des examens et sans attendre les résultats, je suis donc parti. Isabella m’avait commandé un taxi pour aller à la gare d’où le train du soir devait me conduire chez Antonio. C’était très bien ainsi. A dix-huit ans il était temps que je sorte des jupes de ma grand-mère. Façon de parler car elle ne portait que des pantalons.

Et puis pendant mon absence qui c’est qui roucoulerait tranquillement avec ses  dulcinées ? Hein ? Suivez mon regard…

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Consort avait donc gagné. Ou plutôt non, c’étaient ses petites-filles qui avaient gagné. Juliette et Hermia, victorieuses du match Capuleti-Montecchi ! Le pire, c’était qu’elles n’en avaient pas conscience, ces chipies. Ça devait leur sembler tout naturel de rester chez elle avec leurs petits copains sous la main !

La plus triste de mon départ fut Boutondor. Son héros s’en était allé. Elle passa la nuit à pleurer dans les bras de son frère sorti voir les étoiles dans le télescope.

- Pourquoi il est partiiii ?… Ouiiin…

- Il reviendra, Boutondor, promis. Ce n’est pas pour toujours.

Lui aussi était triste de mon départ mais m’avait promis sa visite chez l’oncle Antonio. Il dut promettre à Boutondor de l’emmener avec lui. Qu’il l’ait voulu ou non, il serait obligé de se coltiner sa soeurette. Ben ouais, y’avait pas que moi qui devait faire des sacrifices, non ?

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Quant à Consort, il dérogea pour une fois à la réputation de filou que lui avait faite mon grand-père et tint sa promesse. Tybalt partit lui aussi. Consort l’avait inscrit dans un camp d’élèves recrues de la vie militaire.

La bonne société véronavillienne allait pouvoir souffler dans ses chics maisons à colombages. On s’était débarrassé de la mauvaise graine.

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Devinez qui fut le plus content dans l’histoire ? Je vous le donne en mille : Consort, toujours lui ! Ce départ ramena l’harmonie au manoir.  Plus détendues depuis que les disputes avaient cessé, les filles étaient aussi plus sages (disait-il… à mon avis, il ne devait pas tout savoir…).

Dire que j’avais rendu service à ce vieux bonhomme ! L’ennemi de mon grand-père ! Mais je me vengerai, ça oui, je me vengerai… A mon retour, je lui rendrai la monnaie de sa pièce. Promis juré !

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01/12/05

8 - Salut les amoureux...


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Terrée à la maison, dans un vieux jogging bien moins élégant que ma robe d’époque du tournage, j’ai passé plusieurs jours à ressasser mon chagrin, mon dépit. C’était bien simple, j’arrêtais pas de pleurer et de me répéter : « Je le déteste, je le déteste ! ». Plus jamais je ne voulais le revoir. Ni lui, ni peut-être ma cousine, d’ailleurs. C’était par elle que mon malheur était arrivé. Ouais, je sais, elle ne l’avait pas fait exprès. C’était peut-être ça le plus terrible… Pour lui, j’entends ! Au moins, si elle avait cherché à le séduire, j’aurais pu me dire qu’il était tombé dans ses filets dans un moment d’égarement ! Même pas ! Il s’était résolument, carrément attaqué à MA cousine ! Ma meilleure amie ! Quel épouvantable machiévélique ! Quel affreux petit mec ! Je le déteste, je le HAIS, qu’il aille rôtir en enfer, ce traître !
- Hem hem…. Bonjour, ma chérie.

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Tiens, mamie Juliette était là ! Ayant appris ce qui m’arrivait, elle était venue s’assurer que je ne m’étais pas encore suicidée par dépit amoureux. Moi, me suicider pour cet affreux jojo, et puis quoi encore ? ça risquait pas ! Il ne le méritait vraiment pas !

- Eh bien, ma pauvre chérie, tu en fais, une tête ! Tout le monde ne parle que de toi sur le plateau du tournage, tu sais. Auréliano a préféré rendre son costume et laisser à un autre son rôle de figurant. Si tu avais voulu le rendre ridicule en le giflant devant tout le monde, tu y es arrivée.

- Bien fait ! C’est tout qu’il mérite, ce gros enfoiré ! Il l’a bien cherché ! Jamais je lui pardonnerai !
- Voyons ma chérie, pourquoi te mettre dans des états pareils ? Je ne cherche absolument pas à l’excuser, mais il est inutile de te rendre malade pour lui, enfin !

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- Mais enfin mamie, c’est affreux ! Il m’a trompée avec ma cousine, sous les yeux de son propre père ! Vas donc demander maintenant à tonton Yoyo, ton fils, ce qu’il pense d’Auréliano ! Il a tout vu ! Jamais Auréliano ne pourrait nier qu’il a cherché à embrasser Tosca devant tout le monde dans cette boîte ! A mon nez et à ma barbe !

- Bien sûr, ma chérie, tout ça est bien triste, mais encore une fois, te mettre dans une telle colère, un tel désespoir ne sert à rien et n’arrangera rien ! Je sais que c’est difficile à admettre à ton âge, que pour toi c’est la fin du monde, la pire des choses qui te sois jamais arrivée, mais…

- Mazetta ! C’est exactement ça ! Comment tu sais ça, mamie ?
- J’ai eu ton âge, ma chérie. Moi aussi j’ai vécu ça. A l’adolescence, je connaissais déjà ton grand-père, Roméo, mon futur mari. Lui aussi me trompait. Je ne l’ai su que plus tard, mais il a toujours eu d’autres petites amies que moi. Tu n’es ni la première, ni la dernière à vivre cela.

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- Papy t’a trompée ? Oh ! Jamais j’aurais cru ça de lui ! Je croyais que c’était des histoires, tout ça… ces ragots sur son infidélité. Je croyais que tu avais divorcé parce que tu aimais Mercutio !

- J’ai divorcé parce que j’aimais Mercutio, mais aussi parce que ton grand-père m’avait trompée. Plus d’une fois.

- Mais alors comment ça se fait que… ? Que tu le fréquentes encore si amicalement ? Que tu plaisantes avec lui comme si de rien n’était ? Tu devrais le détester comme je déteste Auréliano ! Le honnir jusqu’à la fin de tes jours !

- Je l’ai fait, ma chérie, je l’ai fait. Pendant un certain temps, je lui en ai beaucoup voulu. Lui-même avait d’ailleurs des raisons de m’en vouloir également, puisque je l’avais trompée avec son propre frère. Ainsi, nous étions quittes. Mais pour le bien de nous tous, nous avons fini par nous pardonner mutuellement. Aujourd’hui, il reste quelqu’un de cher pour moi. Tu finiras par faire pareil avec Auréliano. Tu lui pardonneras aussi.

- Pardonner ? Moi ? Jamais !
J’étais si furieuse à cette idée que j’avais presque hurlé ce dernier mot. J’étais rouge d’indignation.

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- Allons, ma chère enfant, pour le moment, bien sûr, ça t’est difficile, mais dans quelques temps, l’émotion passée, tu verras que tu peux le faire. Je te le souhaite, en tout cas. De tout mon cœur. Il n’est pas bon de garder en soi tant de rancœur. Lui-même regrette sûrement de t’avoir trahie et déçue. Ce n’est pas parce qu’il a flirté ailleurs qu’il ne t’aime plus !

- C’est faux ! Pourquoi me tromperait-il s’il m’aime encore ?

- Parce que… comment dire ? Certains garçons sont ainsi, ma chérie. Tout n’est pas si simple. Tu finiras par l’admettre comme je l’ai admis moi aussi. Allons, calme-toi. Tu sais, pardonner ne signifie pas oublier. Ni approuver ce qu’il a fait. Cela signifie être en paix, ne pas t’appensantir sur cette mauvaise passe.

- Facile à dire, mamie. Vraiment, je me demande comment tu as pu pardonner à papy Roméo ! C’est inconcevable ! Moi je l’aurais tout bonnement assassiné de mes mains.

- Quel caractère ! dit mamie en riant. Tu ne penses pas ce que tu dis, ma chérie. Jamais je n’aurais pu agir ainsi avec ton grand-père. Je l’aimais ! Je me suis souvenue des bons moments au lieu de ne retenir que les mauvais. Il a fait de même avec moi.

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- Aujourd’hui, nous vivons en bonne harmonie. C’est mieux comme ça, tu ne crois pas ? C’est mieux pour tout le monde, pour lui, pour moi, pour vous, nos petits-enfants, qui profitez de nous en toute sérénité, sans le poids du passé, sans tension. Pourquoi vous faire subir tout cela ? C’est ce qui se passerait si nous nous étions à tout jamais détestés ! La haine et la rancoeur ne servent à rien, Isotta. Elles rendent malheureux tous les êtres, y compris ceux qui n’ont rien à voir dans l’affaire. Elles se répandent dans tout l’entourage, le spolient, le détruisent. Je l’ai compris quand j’ai su que Roméo était le fils de l’ennemi de mon grand-père. Oui, nos grands-pères se détestaient, tu sais. C’est peut-être cela qui m’avait poussée si sûrement vers lui. Je voulais en quelque sorte réparer le passé. Laisser la vie et la joie l’emporter. A l’époque, je l’ai fait d’instinct, avec tout mon élan et ma naïveté de jeune fille. Je pensais n’agir que pour moi. Mais je me rends compte aujourd’hui qu’en réalité j’ai œuvré pour nos deux familles toutes entières, le passé, le présent, l’avenir. Si je n’avais pas épousé Roméo, tu ne serais pas là, ma chérie. Je n’aurais pas le bonheur de pouvoir te serrer dans mes bras, te regarder vivre, avoir confiance en l’avenir grâce à toi. Pour tout dire, si je n’avais pas donné libre cours à mes sentiments envers ton grand-père, je ne sais pas ce que nos familles seraient devenues. Nous nous serions auto-détruits.

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- C’est vrai, mamie ? ai-je dit, toute surprise. Ton grand-père et celui de papy se détestaient ? J’ai jamais entendu parler de ça !

- Parce que nous n’en avons plus jamais parlé depuis le jour de notre mariage. Cela appartient au passé. Mais oui, en effet, autrefois, les Capuleti et les Montecchi se détestaient. Je n’ai jamais vraiment su pourquoi. Roméo et moi avons mis fin à cette espèce de malédiction qui voulait que nos familles se vouent une haine perpétuelle. Ta mère, Benvolio, ta tante Iléana, puis maintenant nos petits-enfants, toi y compris, êtes le résultat de notre volonté de semer l’amour et non la guerre. Volonté à laquelle Mercutio a participé. Si vous êtes tous là, c’est parce que nous avons décidé que toutes ces haines avaient assez duré. Nous avons inversé la tendance, refusé la fatalité, laissé fleurir la vie là où il n’y avait que des sentiments négatifs. Quand je te regarde, ma chérie, je trouve que le résultat n’est pas si mal. Que ça valait le coup. Je suis fière de toi, Isotta, de ce que tu es, de ton tempérament, ta vitalité. Avec toi, je me sens amplement récompensée de mes choix du passé. Mais je le suis également quand je pense à mes autres petits-enfants, à Tosca en particulier. Cela me ferait mal au cœur que tu restes fâchée avec elle parce que ton petit ami l’a draguée. Ce serait cher payé, alors qu’elle n’a rien provoqué et qu’elle t’aime beaucoup. Tu ne crois pas ?

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J’ai d’abord hésité à répondre oui. Mon orgueil latin m’en empêchait. En même temps, je savais que mamie avait raison. J’adorais Tosca, je savais bien qu’elle n’avait rien prémédité. Pourquoi faire peser sur elle le poids de mon orgueil blessé ? Pourquoi faire d’elle l’otage de ma colère ? Mamie avait pardonné à mon grand-père, je pouvais en faire autant avec ma cousine. Pardonner à Auréliano, c’était autre chose, ça ne serait possible qu’avec le temps. Je pouvais en tout cas cesser de le détester à ce point et de fulminer contre lui du matin au soir, au point de me détruire moi-même. Oui, mamie avait raison. La haine ne servait à rien. Si ma grand-mère avait été capable de retourner une situation antérieure à elle, de mettre fin à une haine familiale qui ne la concernait pas, je n’avais pas le droit, moi, de tout gâcher des années après en entretenant sans fin une colère injuste contre ma propre cousine, que ma mamie aimait autant que moi. Mamie en serait trop triste, et je n’avais pas envie de lui faire de la peine. Elle avait toujours été si gentille avec moi, si présente, pile quand j’en avais besoin ! En vivant en bonne entente avec mon grand-père, elle m’avait montré l’exemple. Elle m’avait prouvé qu’on pouvait changer d’opinion et de sentiments, dans le bon sens. Que rien n’était jamais perdu. Tout était possible, même l’amour là où la haine avait longtemps dominé. Je devais me montrer digne d’elle !



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- D’accord, mamie. Je dirai à Tosca que je ne lui en veux pas. Plus tard, peut-être, je pardonnerai à Auréliano. Mais pas tout de suite. C’est trop tôt.

- Bien sûr, ma chérie. Je sais que tu le feras. Je repars soulagée, sereine. N’oublie jamais que tu descends en droite lignée à la fois des Capuleti et des Montecchi, deux familles qui ont réussi à se réconcilier. Souviens-toi aussi que je serai toujours là, avec toi. Tu es une jeune fille merveilleuse, ma chérie, et je te souhaite tout le bonheur du monde, à toi ainsi qu’à tous mes autres petits-enfants. 

Pourquoi parlait-elle avec tant d’émotion ? Comme si on se quittait pour toujours ? J’avais bien l’intention, moi, de la revoir très vite ! J’avais prévu de lui montrer mes prochains articles pour le blog, avant publication, afin qu’elle me dise ce qu’elle en pensait. Je voulais aussi lui demander conseil pour le cadeau d’anniversaire de maman. Mamie était un personnage essentiel de ma vie !

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Mais je ne compris que trop tard ce qu’elle avait voulu dire. Je ne le compris que quand elle fut partie. Et bien partie. Là où je ne pouvais pas la rejoindre. C’est Boutondor qui peu de temps après, nous apprit la triste nouvelle :

- C’est Juliette. Elle vient de mourir.

J’ai bien cru me trouver mal. Mamie ? Morte ? Ma qué ?! C’était pas possible ! Tout mais pas ça ! C’était un cauchemar ! J’étais en train de dormir, là ! C’était pas la réalité ! ça ne meurt pas, les mamies ! Pas celle-là ! Pas MA mamie ! Celle qui m’avait tenue dans ses bras depuis mes premiers jours !

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C’était pourtant la triste vérité. La mort l’avait emportée dans l’après-midi, par une belle journée très ensoleillée. Vous imaginez notre douleur. Maman venait de perdre sa maman… Et moi je perdais ma mamie que j’aimais tant. J’ai pas de mot pour exprimer ce chagrin-là. Le pire de ma vie. Elle me manquait déjà !

Bien sûr nous n'avons pas été les seuls affligés. A l’hacienda où mamie avait fini sa vie avec son mari, et avec Andrea et ses parents, tout le monde était sans dessus dessous. Ils avaient assisté à ses derniers instants et avec regret, ils avaient bien été obligés de la laisser partir. Elle avait terminé sa vie… Prévoyante, elle avait réservé sa place au tout nouveau cimetière de Véronaville, non loin de l’hacienda. Claudio, le père d’Andrea, jura qu’il avait vu son ombre s’éloigner en flottant, après un signe d’au-revoir à son cher mari…

- Adieu Mercutio, lui avait-elle dit tendrement. Ou plutôt, à bientôt. Je t’attendrai.

Elle l’avait tant aimé qu’elle n’imaginait pas le quitter longtemps…

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Depuis ce jour, je n’ai pas cessé de te pleurer. Je n’arrive pas à me faire à l’idée que tu es dans cette tombe, dans un cimetière. Que je ne te verrai plus jamais. Je ne peux pas. C’est trop injuste. La mort est injuste. Pourquoi nous sépare-t-elle des êtres qui nous sont le plus chers ? Pourquoi toi ? Tu n’étais pas encore si âgée, tu aurais pu rester parmi nous quelques temps encore, tu avais mérité quelques années de bonheur supplémentaire dans cette vie. J’aurais tant voulu te récompenser autrement qu’en étant simplement là, qu’en étant simplement ta petite-fille ! J’aurais voulu que tu me voies grandir encore, devenir adulte, me frotter à la vie. J’aurais voulu pouvoir te demander conseil ou venir me confier à toi le plus longtemps possible, des dizaines de fois pendant de longues années, te garder près de moi tout au long de ma vie… Mais la mort a été plus forte que nos liens, l’affection qui nous unissait. Je me demande maintenant si je pourrai continuer, sans toi…. Je n’ai même pas eu le temps de te montrer ma nouvelle coiffure… Je voulais te faire la surprise… ça me paraît si dérisoire, à présent…

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Désormais, je n’ai plus que des souvenirs de toi. Je garde à tout jamais en moi ce jour où, petite fille, j’avais fugué pour venir te voir, et où tu m’avais accueillie si gentiment, et raconté l’histoire de ta vie. Ce jour-là, tu avais répondu sans faire d’histoires aux questions que je me posais, qui pouvaient paraître déplacées aux yeux des adultes, mais qui pourtant avaient une grande importance pour la fillette que j’étais. Je voulais connaître les secrets de ta vie et tu me les avais confiés avec une sincérité et une simplicité qui avaient définitivement mis fin à toutes mes angoisses. A partir de ce jour, j’avais eu une totale confiance en toi. Oui, c’est toi qui m’a donné confiance dans les grandes personnes. Tu avais su comprendre l’enfant que j’étais et la traiter dignement. Tu m’avais prise au sérieux. Plus que n’importe quoi d’autre, ça m’a aidée à grandir. Je me rends compte à présent, après ce que tu m’as dit juste avant de mourir, que tu as fait de moi ton héritière, tu m’as transmis le flambeau, mamie. Tu m’as légué l’histoire de ta famille afin que je sache qui je suis. D’où je viens. Tu m’a aidée à devenir ce que je suis aujourd’hui.

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Je nous revois toutes les deux, plaisantant il y a peu, pendant le tournage. C’était hier… Tu étais si heureuse d’être là ! Tu t’es réjouie de nous voir, nous, tes enfants, neveux et petits-enfants. Ton véritable plaisir ne fut pas de porter une tenue d’époque et de te pomponner, mais de regarder une dernière fois le résultat de tes efforts, le bilan de ta vie : une famille unie, pleine de projets et de créativité, capable de survivre à tout, même aux pires évènements. Le soulagement de ta sœur Hermia, après l’arrestation du véritable meurtrier de Béryl, te l’avais prouvé une dernière paix. Tu es partie en paix. Justice avait été faite… et maintenant, Hermia te regrette beaucoup, elle aussi ! Elle te pleure, comme nous tous !

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J’aurais pu aller me consoler auprès de papy Roméo. Mais il avait sa propre douleur à vivre, tout en s’occupant de son frère. Il était si inquiet pour Mercutio !

C’était terrible pour lui. Perdre sa seconde femme après avoir enterré la première… Siriana était morte peu de temps avant qu’il n’épouse Juliette. Et voilà qu’à son tour, Juliette disparaissait,seul. Juliette, sa seconde épouse, la femme qu’il avait le plus aimée, jusqu’à trahir son épouse légitime, et son propre frère. Quarante ans d’amour partagé, d’abord secret, coupable, puis légitimé par sa seule force, sa constance, sa durée. Leur passion avait tout traversé, tout surmonté, tout vaincu, tout fait plier devant elle. Au fil des années, elle s’était imposée aux yeux de tous. Seule la mort les avait séparés.

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Après l’enterrement, tous deux se retrouvèrent souvent sur la tombe de mamie Juliette. Cela devint pour ainsi dire leur point de rencontre quotidien. Il était bien joli, le cimetière de Véronaville, et la balade avait son charme. Mais même sans fleurs ni verdure, ils s’y seraient rendus quand même. Tous les jours ils amenèrent de nouveaux bouquets de fleurs. Il y en avait plein, car de nombreux habitants étaient venus dire adieu à celle qui avait fourni du travail à beaucoup de monde. N’oublions pas qu’elle avait été la grande patronne de Muxis, la plus grosse boîte des environs. Muxis faisait vivre pas mal de gens à Véronaville. Mamie Juliette avait également aidé Puck à l’époque où il avait fait campagne contre le paradibulle et elle avait contribué à le rendre inoffensif, donc à protéger la jeunesse. Non, elle n’avait pas seulement été celle qui avait trompé son premier mari avec celui qui était devenu le second !

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Après ce que mamie Juliette m’avait dit de leur destin commun, on pouvait penser que tous les deux réglaient leurs comptes maintenant qu’elle n’était plus là. Il n’en fut rien. Ils avaient toujours été très proches et avoir partagé la même femme, loin de les séparer, les avait peut-être rapprochés plus encore. A voir son frère ainé si triste après la mort de Juliette, mon papy Roméo ne donnait pas cher de lui. Il fit tout ce qu’il pouvait pour lui remonter le moral, mais Mercutio s’éteignait doucement lui aussi : à quoi bon vivre sans elle ?

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Quand ils avaient fleuri la tombe de Juliette, celle qu’ils avaient aimée tous les deux, ils restaient un long moment ensemble, à l’hacienda. Ils portaient le deuil. Pour Mercutio, il n’était plus question de s’habiller de chemises aux couleurs vives. Il les avait définitivement rangées au placard. C’était cette résolution à rester fixé sur ce deuil, à ne plus rien envisager pour l’avenir, qui donnait à penser à Roméo que Mercutio ne durerait plus très longtemps. Plus rien ne l’intéressait hormis ces visites au cimetière. Même quand le ciel était bleu, Mercutio le voyait gris.

- Ecoute mon vieux, prends soin de toi, lui répéta pourtant chaque jour mon papy. Te voir partir toi aussi, après elle, me ferait tant de peine !

- Tu sais, on y passera tous un jour ou l’autre, alors maintenant ou plus tard….

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- Ne parle pas ainsi, voyons…. Si Juliette t’entendait… Elle n’aimerait pas que tu te laisser aller. Elle t’a toujours connu énergique, vaillant !

- Je l’étais grâce à elle, pour elle. A quoi bon, maintenant ? Pardonne-moi, je ne devrais pas parler ainsi devant toi. Je sais que ton chagrin est immense, Roméo. Toi aussi, tu l’as aimée. C’est ta première femme que tu as perdue, la mère de tes filles.

- Oui je l’ai aimée, mon vieux, et pas qu’un peu. Mais tu l’as aimée plus que moi. Finalement, c’est toi qu’elle a préféré. Sans doute à juste raison. Elle était comme moi, elle t’admirait, elle n’imaginait pas la vie sans toi. Elle avait mis du temps à découvrir qui tu étais vraiment au-delà de la haine que s’étaient vouée nos familles, mais dès qu’elle vu tes qualités sous ton nom de famille, elle n’a plus juré que par toi, aussi bien en amour que dans le travail. Comme je l’ai toujours fait moi-même. Pour moi tu as toujours été un exemple, un modèle. Avec toi, je ne me suis jamais senti seul après la mort de nos parents. Tu as toujours été là pour moi. S’il te plaît, veille bien sur toi. Je n’ai pas envie de te perdre si vite après elle.

- Que le ciel t’entende, Roméo …. Je ne suis pas sûr d’avoir la force de continuer. Sache que moi aussi je tiens à toi. Tu as toujours été et tu resteras l’un des êtres les plus importants de mon existence, tu le sais bien.

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La vie continua quelques temps. Outre mon papy Roméo, les autres membres de la famille furent très présents auprès de Mercutio, firent leur possible pour lui apporter de la joie, le ramener à la vie après le décès de sa chère épouse.

Stella, la maman de mon copain Andrea, en particulier, s’investit énormément pour lui à ce moment-là. Elle alla jusqu’à prendre des congés et délaisser son travail à la mairie, afin de rester le plus souvent possible avec lui. Il était vrai que depuis quelques années, elle ne travaillait plus qu’à mi-temps, pour pouvoir se consacrer à sa nouvelle passion, la peinture. Mercutio l’y avait d’ailleurs encouragée, considérant qu’il n’y avait pas que le travail dans la vie. Elle estimait qu’elle lui devait beaucoup. Il l’avait toujours tant aidée ! Elle n’oubliait pas qu’il avait spontanément offert de les loger, son mari Claudio et elle, quand, plus jeunes, ils étaient rentrés sans un sou de Zarbville. Il aurait pourtant pu préférer rester seul avec Juliette, pour vivre pleinement et en toute tranquillité son remariage. Mais comme toujours, sa générosité naturelle avait parlé. Claudio était son fils, Stella et lui avaient été les bienvenus. Ils n’étaient jamais repartis. En veillant sur lui, désormais, Stella estimait qu’elle ne faisait que son devoir de belle-fille. Aussi passèrent-ils des heures sous les portraits des deux amoureux, à parler de la défunte.

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De notre côté, nous avons préparé nos cartons pour déménager. Après de longues recherches, mes parents avaient enfin trouvé, à Véronaville, une nouvelle maison conforme à leurs souhaits. Pas très méditérannéenne, à vrai dire, plutot asiatique, même. Elle s’appelait le « manoir Bangkok », elle était bien plus vaste que notre ancienne villa. J’aurais dû être enchantée à l’idée de vivre dans une maison pareille, presque un palais ! Mais le souvenir de ma grand-père restait vif, sa mort était trop proche, mon chagrin trop lourd encore pour que je puisse me faire une joie de ce déménagement. Pourtant mamie aurait sûrement aimé nous voir continuer notre vie, faire des projets. Mais elle avait laissé un tel vide que c’était dur de le combler. Même avec cette belle maison. Maman elle-même avait hésité à signer le contrat d’achat, elle avait peur que ce soit trop tôt et donc indécent. C’était papa qui l’en avait persuadée. Si d’autres acheteurs se présentaient, avait-il dit, la maison nous passerait sous le nez. Et ce n’était pas ça qui ramènerait mamie Juliette ! Rien, ne la ramènerait !

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Non, jamais rien… Chacun d’entre nous en était douloureusement conscient. Mercutio plus que quiconque. Malgré la présence de ses proches, il ne lui survécut pas longtemps. Quelques mois seulement après elle, il nous quitta lui aussi. La sollicitude de sa famille, ses belles-filles, toutes très proches de lui, ses fils, ses petits-enfants souvent venus lui tenir compagnie eux aussi, n’avait pas suffi pour le retenir en ce monde. Personne n’avait eu ce pouvoir. C’est classique. Ne constate-t-on pas très souvent dans les vieux couples que quand l’un meurt, l’autre le suit de près ? Il ne fit pas exception à la règle. D’ailleurs, regardez…. Regardez avec quel sourire Mercutio accueillit la Faucheuse ! Regardez ! Seuls Stella, Andrea et les autres membres de la famille présents sanglotaient ! Lui était heureux de partir !

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- Viens ! lui dit la Faucheuse. Je viens te chercher ! Juliette t’attend ! Tu ne vas pas tarder à la retrouver !

- C’est vrai ? Juliette m’attend ? Je vais la revoir ?

- Je te le promets ! A partir de maintenant, vous serez ensemble pour l’éternité. Bois donc notre cocktail de bienvenue dans l’Autre Monde. Juliette y est assaillie par tout un tas de prétendants. Dépèche-toi de venir reprendre ta place auprès d’elle !

Juliette assaillie de prétendants d’outre-tombe ! Vous pensez bien que Mercutio avala d’un trait le cocktail proposé. Revoir Juliette ! Quelle joie ! Tout cela sous les yeux de son fils Claudio, de tata Clarissa que l’on voit en maillot et qui était là aussi… de plein de gens, quoi. Ils pleuraient, désespéraient de le voir partir. Lui n’avait jamais été aussi heureux de toute sa vie !

- Au revoir, mes enfants ! leur dit-il avant de disparaître dans un sourire, le seul, le premier depuis la mort de sa femme. J’arrive, Juliette !.

Ce furent ses derniers mots sur cette Terre. L’instant d’après, il s’était éteint pour toujours. Comme elle. Il l’avait rejointe.

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Voilà… La tombe de Mercutio a été placée tout près de celle de ma mamie Juliette. Les voici de nouveau réunis. Un nouveau chagrin s’est ajouté à celui que j’éprouvais déjà après la mort de ma mamie. Je l’aimais bien, moi, Mercutio, j’avais fini par l’apprécier, ce type. On était devenus amis, il m’avait souvent aidée pour le blog, il m’avait déniché plein d’infos, vu qu’il connaissait plein de monde. Eh ouais, il était vraiment très connu, ici !

Au cimetière, tout comme pour mamie Juliette, plein de gens ont déposé des bouquets de fleurs pour lui. Je ne vous dis pas l’ambiance à Véronaville après cette double disparition. Rien n’est plus pareil. Rien ne sera plus jamais pareil. Les deux amants s’en sont allés vers leur paradis, à jamais réunis. Ils ont laissé un grand vide.

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Mais après tout, je ne suis pas si mécontente que Mercutio soit parti rejoindre mamie...

Désormais, elle n’est plus seule, là-bas, au paradis. Je suis sûre qu’ils sont très heureux, tous les deux. Pour l’éternité.

Adieu mamie. Adieu Mercutio. Salut, les amoureux !

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