08/01/06
Cette troisième partie de "Véronaville, la vie Continue" n'est qu'une ébauche,
interrompue après deux épisodes.
Bonne lecture.
17/01/06
1 - Loin des yeux... loin du coeur ?
Le taxi me déposa à destination. Le trajet avait été long. Fourbue, dépaysée, j’ai eu du mal à réaliser que j’étais enfin arrivée. Le sourire ? C’était pour remercier le conducteur qui m’avait aidée à déposer mes bagages devant la porte de mon nouveau home, sweet home. Un sourire un peu forcé. Au fond de moi je me demandais ce que je venais faire là, ce qui m’avait pris de partir si loin de chez moi. J’avais pris cette décision avec panache mais sans vraiment comprendre ce qu’elle impliquait. Enfin si, j’avais compris, mais j’avais pas vraiment saisi toute la portée de mon acte. Je me croyais une grande fille, capable de survivre plus d’une journée loin de mon Véronaville.
Eh bien, c’était ce qu’on allait voir ! Je n’aurais pu trouver meilleur endroit pour en faire la preuve, en tout cas essayer. Car je sentais déjà que ce serait difficile…
Je me suis attardée devant ma nouvelle résidence, pour m’acclimater. Drôle de décor. Chez moi, tout est blanc. Ou vert, ou jaune, quand on va de l’autre côté du fleuve, chez les lutins. Ici, voyez vous-même…. Ces murs gris me semblaient plutôt tristes. Quant au bonnet sur ma tête, cherchez pas, c’était pas pour me donner un genre ! C’était à cause de la météo ! Faisait plutôt frisquet dans ce pays. Je regrettais d’avoir rangé mon blouson dans l’une de mes valises. Et puis, Malgré le coin de ciel bleu, faut pas croire, le temps était plutôt gris. L’herbe, plus verte, aussi. Oh la la ! Qu’est-ce que j’étais venue faire ici ? J’avais un de ces cafards ! J’étais partie à plusieurs milliers de kilomètres de chez moi ! Par-delà les mers ! Mamma mia ! Qu’est-ce qui m’avait pris ?
Heureusement le coin était joli. Juste en face, il y avait un parc avec un étang. J’aurais pas loin à aller pour faire mon petit footing. Jusque-là je n’avais jamais été très sportive, mais mine de rien, le journalisme réclame une bonne condition physique, surtout quand on veut devenir grand reporter pour couvrir les évènements du monde. Au besoin, faut savoir courir pour être au bon moment au bon endroit.
Mouais. On se console comme on peut. Oh la la ! Mais qu’est-ce qui m’avait pris ?
Même pas pris le temps de défaire mes valises. Les chambres étaient minuscules mais pour ce que j’y ferais, ça suffisait. J’aurais pu m’offrir un petit appartement individuel, du moins mes parents avaient été prêts à me le payer. J’avais préféré m’installer dans cette petite résidence pour ne pas me sentir trop seule. Cela dit, à cette heure, c’était calme. On était dimanche, les autres étudiants étaient tous sortis ou pas encore arrivés, comme moi un peu plus tôt ils étaient en route pour venir ici. Derrière une porte, j’entendais vaguement une conversation en anglais. Quoi de plus normal, puisque j’étais en Grande-Bretagne ? Plus précisément, dans la banlieue de Londres, pas très loin des célèbres universités d’Oxford et Cambridge ! Pour le moment je n’en éprouvais aucune fierté, j’avais trop le mal du pays ! Vite, j’ai décroché le téléphone pour me retremper dans ma langue natale, qui n’est pas celle de Shakespeare, retourner dans mon Véronaville !
- Allo mamma ? C’est toi ? C’est Isotta !
- Isotta ! Mi cara ! Mi piccola ! C’est bien toi ?
- Oui, je viens d’arriver.
- Le voyage s’est bien passé ? On pense sans arrêt à toi, tu sais, ton père et moi. Tobia aussi. Ton papy Roméo aussi, Boutondor, ta tante Iléana, tonton Romano, tonton Yoyo et tata Clacla, tout le monde. Vingt fois déjà qu’ils nous appellent pour nous demander si tu es bien arrivée et si tu ne t’es pas fait trucider en route par un manant, comme à l’époque des diligences ! Une belle fille comme toi, voyageant si loin de chez elle, ils n’en mènent pas large et nous non plus !
Ah que ça faisait du bien d’entendre ces outrances toutes latines ! Je ne voulus pas lui dire que j’avais déjà le mal du pays. J’ai été délibérément rassurante. Je refusais que mes parents et mes proches s’inquiètent pour moi. Qu’ils me manquaient ! Je ne les avais pourtant quittés que quelques heures plus tôt !
Aussi quel plaisir ce fut d’écouter ma mamma, puis mon papa, me parler d’eux tous, me raconter ce qu’ils avaient fait depuis mon départ, comme si j’étais partie des mois avant ! Quel bonheur de prolonger la conversation pour entendre encore et encore l’accent de mon pays du sud, d’entendre parler de choses banales, le repas de midi, les nouveaux profs de Tobia en classe, les potins du quartier dont je me fichais avant et que j’apprenais maintenant avec délices, parce que ça me parlait de chez moi ! Dire que pendant que j’étais là, loin d’eux, dans ce pays au ciel gris, à la température déjà automnale, ils étaient tous en maillot de bain sur la terrasse, ou dans leurs piscines, ou en train de fignoler leur bronzage après la journée de travail ou décole ! Là-bas, comme toujours le soleil était éclatant ! Ce coup de fil fut à la fois un rayon de soleil et un coup au cœur quand il fallut raccrocher. Je savais déjà que je rappellerais très vite. Bonjour les prochaines factures !
Bon ! Puisque j’étais là, autant essayer de m’adapter. Cesse de pleurer ton beau pays, ma fille ! T’y retournera un jour, fortune faite… euh, en tout cas, études finies ! Sûrement même avant, pour les vacances ou pour Noël. D’ici là, c’est toi qui as voulu venir, personne ne t’as forcée, alors sois une grande fille, hein ! Courage ! Coraggio ! Si t’allais te balader un peu, visiter le campus avant les premiers cours de l’année ?
Le ciel s’était un tout petit peu éclairci. Je suis partie à pieds. Tout près de là il y avait un arrêt de bus pour se rendre au centre commercial et autres lieux en vue du campus, mais malgré la fatigue du voyage, j’avais besoin de me dérouiller les jambes.
Vous remarquerez au passage que les garçons anglo-saxons ont la même façon de mater les filles que ceux du continent. Au moins n’ont-ils pas la main baladeuse comme chez moi. Même avec une coiffure d’iroquois.
Vraiment étrange, ce pays. Les pavés, l’architecture, les couleurs des édifices, tout m’apparut très différent de chez moi. Dans l’absolu c’était plutôt joli mais sous ce ciel gris, ma première impression fut celle d’un paysage un peu terne. Presque déprimant. Pourtant j’avais su avant de venir que c’était ainsi, j’avais vu des photos sur internet, lu des bouquins. Mais tant qu’on n’est pas sur place, on ne peut pas vraiment se rendre compte. Plongée au cœur de ce décor que je pouvais maintenant toucher, humer, voir grandeur nature, j’eus la nostalgie de mon pays blanc et lumineux ! Ce manque de soleil n’était pas fait pour arranger les choses. Je n’étais pas habituée à ça. Tout me sembla un peu triste, sur ce campus. En plus il n’y avait personne dehors ! Où était passée l’animation des places de village et du marché de mon pays natal ? Ici, la météo devait pousser les gens à rester dedans ! J’ai tout de même rencontré quelqu’un au bout d’un moment. Un gros garçon qui me regarda comme si je sortais d’un film. Sans doute n’avait-il jamais vu une fille à la peau mate, sur ce campus pourtant international ! Mais la plus surprise des deux, ce fut moi. En le voyant, avec son bermuda et sa chemise à manches courtes, je crus rêver ! Comment pouvait-il se balader si légèrement vêtu par cette température de mois de novembre ? Avec mon bonnet et mes bottes, j’étais gelée. J’avais cru qu’en marchant je n’aurais pas besoin de mon blouson, mais le vent qui courait sur la place que je venais de traverser était glacial. Le fameux vent du nord, sans doute. Je n’avais jamais connu ça à Véronaville… Drôle de pays !
Le dépaysement était tel que j’ai douté de ma vocation. A quoi bon vouloir devenir journaliste et courir le monde si l’on n’est pas capable de s’adapter en deux temps trois mouvements à une nouvelle atmosphère, un nouveau paysage, loin de chez soi ? Si l’on ressent aussitôt le mal du pays ? Ce n’était pas fait pour m’encourager ni me soutenir dans mes choix. Oui, j’ai vraiment douté de moi ce soir-là. Une fois rentrée, je me suis couchée tôt pour éviter de trop penser à tout ça et d’avoir la faiblesse de me laisser aller à verser une larme… J’avais emporté des draps de chez moi, colorés, ceux de mon ancienne chambre à Véronaville. Là au moins j’étais un peu chez moi. J’ai dormi en rêvant de mon frère, de ma famille, de mes amis, de ma maison. Tout ce que j’avais laissé derrière moi.
Mais le lendemain matin je me suis levée avec la ferme intention de ne pas me laisser abattre. Non mais ! Allons ma fille, c’est pas parce que t’as eu un coup de blues qu’il faut désespérer ! Et tes projets ? Tes rêves ? Tes ambitions ? Ta famille, ton pays te manquent, mais c’est le prix à payer ! Tu vas prendre ton petit déjeuner et filer en cours et plus vite que ça !
(entre parenthèses, le petit déjeuner anglais, c’est super bon ! Y’avait du pain de mie excellent et du thé ! ça m’a remis d’aplomb !)
Après ça commença ma vie d’étudiante. J’vous raconte pas les journées de cours, c’est pas passionnant quand on n’y est pas. Surtout qu’au début j’ai eu un mal fou à comprendre ce que disaient les profs. Je croyais mon anglais excellent mais c’était l’anglais appris au lycée italien, parlé avec des italiens ! Là aussi, quel coup dur de constater que j’étais loin d’être aussi bilingue que je le pensais ! J’en ai même perdu l’envie dans un premier temps de parler avec les autres étudiants, de faire des connaissances. Je me suis repliée sur moi-même. Je manquais de confiance en moi, j’avais peur de passer pour une gourde dans les discussions. Alors j’ai passé mon temps à potasser sur bouquin. L’écrit, c’était plus simple pour moi que l’oral où je perdais pied. Personne ne bûcha plus que moi pendant ces premières semaines !
Heureusement, quand on est dans le bain, on progresse vite. Au bout de quelques temps, je fus assez rodée pour soutenir de vraies conversations avec les anglais. Je faisais parfois répéter et il m’arrivait encore de me sentir à la masse, mais dans l’ensemble, je me débrouillais, mon oreille s’habituait aux sonorités de cette langue. C’était très fatiguant pour mon cerveau italien d’entendre à longueur de journée de l’anglais, aussi je ne tenais pas la grande forme et je dormais comme jamais, mais j’étais fière de moi. Je sentais que j’étais sur la bonne voie. Du reste, pour engager la conversation avec ces gens-là, y’a un truc infaillible et qu’eux-mêmes adorent : faut parler de la météo. C’est un sujet qui ne fâche jamais personne, tout le monde est d’accord dessus. Je ne vous apprendrai rien si je vous dis que le ciel gris tient la vedette. On en parle sans arrêt et pour cause, il est omniprésent.
… A tel point que j’en rêvais la nuit. Les nuages gris, la pluie, le froid, tout cela j’avais encore peine à m’y habituer. Je passais mes journées en gros pull et bottes. Tant pis pour la féminité !
Puisqu’il faisait souvent trop mauvais dehors pour avoir envie de se balader, j’ai souvent fait du sport les premiers temps. Jamais auparavant je n’avais consacré autant de temps à me dépenser. J’ai commencé à comprendre pourquoi il y a tant de gymnases dans les pays où il ne fait pas très beau et pourquoi les sportifs de ces pays-là gagnent toutes les médailles aux Jeux Olympiques ! Faut bien qu’ils trouvent un truc à faire pendant les longs dimanches d’hiver ! A Véronaville, pendant ce temps, les gens se promènent au parc avec un gilet, boivent des cafés en terrasse et jouent au billard dans leur jardin. Conséquence, on est beaucoup moins entraînés au cent mètres et au marathon et on finit derniers dans les compètes.
- Alors c’est toi, l’italienne ?
Ces mots-là, je les ai souvent entendus au début. Rares étaient les habitants des pays du sud osant quitter leurs rivages ensoleillés pour venir étudier dans la grisaille d’outre-Manche. Tant qu’à faire, ils partaient carrément à New-York, c’est plus classe ! J’étais donc une sorte d’oiseau rare avec mon accent chantant et mon bonnet perpétuellement vissé sur la tête. J’avais froid tout le temps !
Ce garçon blond, c’était Dany, un anglais bon teint. Il avait un accent épouvantable, d’une région lointaine, que je comprenais à peine. On jouait parfois aux échecs ensemble. Là on n’avait pas besoin de trop parler, ça allait. Il croyait que parce que je venais d’un pays latin, j’étais une fille facile, engageante, tout feu tout flamme. Ouais, ben ça dépend pour quoi ! Non mais qu’est-ce qu’il croyait, celui-là ! Sa drague à deux simflouzes, il pouvait se la garder ! D'autant que j'avais entendu dire qu'une certaine Anita Padbol en avait déjà fait les frais ! (*)
(*) Voir "Les Chroniques de Cilou"
Eh oui, j’étais distante avec les garçons. Pourtant je suis parfois sortie en boîte avec les autres filles de ma résidence. Nous étions un petit groupe studieux, pas vraiment amis, mais bon, on se cotoyait à la cantine et on arrivait ensemble sur les pistes de danse pour pas avoir l’air trop cruches. Là comme avec Dany, je me suis souvent fait draguer par des étudiants. Ils reluquaient mes longues jambes, peut-être aussi se laissaient-ils fasciner par mon côté un peu mystérieux. J’avais l’air à la fois secret et passionné, le feu sous la glace. Je ne me livrais pas facilement tout en étant moi-même déconcertée par le tempérament des anglo-saxons, eux-mêmes assez réservés. Certains de ces garçons étaient très mignons. J’aurais pu me laisser tenter. Je ne l’ai pas fait. C’était pourtant pas les occasions qui auraient manqué si j’avais voulu, alors quoi ?
Pas la peine de chercher. Je pensais à Auréliano et à Tonino que j’avais laissés à Véronaville. Difficile de les oublier. Je n’avais aucune nouvelle ni de l’un, ni de l’autre. Dans ses e-mails et ses coups de fil, Boutondor, la mère adoptive de mon ami d’enfance, me disait qu’Auréliano suivait un stage de carrossier dans une autre ville et dormait sur place, dans un foyer. Il ne m’écrivait jamais…. Sans doute n’osait-il pas. A moins qu’il m’ait oublié, depuis le temps. Ça me faisait mal au cœur d’y penser. Faut dire que je l’avais tellement bien jeté avant de partir ! Il me rendait la monnaie de ma pièce !
Quant à Tonino, il ne répondait pas à mes e-mails. J’aurais pu demander à mes parents ou à mes cousins de me renseigner à son sujet, mais je n’osais pas les embêter. Après tout, je l’avais abandonné. Je ne me sentais pas le droit de le harceler, même par proche interposé. Pourtant, je rêvais de savoir ce qu’il devenait, ce qu’il faisait. Ce n’était pas parce que je l’avais laissé derrière moi que je voulais le chasser de ma vie ! Il restait quelqu’un d’important pour moi !
La vie continua, une certaine routine s’installa. Un soir, j’eus une surprise. La neige était là ! C’était la première fois que je la voyais ailleurs que sur des photos ou des films. Eblouie, fascinée comme une gamine, je me suis longuement promenée dans les rues. Quel enchantement malgré le froid ! Tout le paysage en était changé, transformé, embelli. C’était magique. Un vrai conte de fées pour la petite méditérannéenne que j’étais, bien peu habituée à un tel spectacle !
Mais plus les minutes passaient, plus j’ai déprimé. J’aurais tant voulu partager ça avec mes amis ! Avec ma famille ! Avec mon frère, mon père, mon papy Roméo ! Avec mon cher Tonino ! Que devenait-il ? Où était-il ? Etait-il encore à Véronaville ou bien avait-il lui aussi pris le large pour ses études ? ça ne pouvait plus durer, je devais avoir de ses nouvelles avant de devenir folle ! Et Auréliano ? Lui aussi me manquait ! On n’oublie pas du jour au lendemain son ami d’enfance, même quand on s’en est éloigné de plusieurs milliers de kilomètres. Jamais je ne me suis sentie aussi seule que ce soir-là. La magie du décor qui s’offrait à moi me rappelait cruellement qu’on apprécie mieux les belles choses à deux.
- Hello, Isotta ! Tu en fais, une tête ! ça ne va pas ?
Devant la porte d’une boutique, je venais de croiser Leslie, l’une de mes camarades de cours. Une fille sympa. Elle animait une association d’étudiants et m’avait proposé d’y participer. J’hésitais à accepter. Tout ce qui risquait me distraire de mes cours me semblait peu indiqué. D’un autre côté, ça ne pouvait que me faire du bien de me changer un peu les idées.
- Hello, Leslie ! Si si, ça va ! Je pensais à…. à chez moi, ma famille…. Un peu nostalgique, quoi….
- Eh ben si tu veux un bon conseil, retourne vite à ta résidence ! Tu vas avoir une bonne surprise ! Quelqu’un t’attend là-bas !
De qui parlait-elle ? Je n’attendais personne. Encore un soupirant déçu ou quoi ? Un moment ennuyeux en perspective ! Mais le froid avait eu raison de mon envie de me balader. Je suis rentrée.
Quand j’ai vu qui était là, je n’en ai pas cru mes yeux. Je me suis pincée pour y croire. J’ai même laissé échapper une larme !
- Chiara ! C’est toi ?
- Ben bien sûr que c’est moi, ma bellissima ! Comment tu vas ? Pas très fort à ce que je vois ! C’est quoi cette petite mine que je vois là ? ça ne te réussit pas de vivre sous le ciel anglais !
Chiara, ma meilleure amie, était là avec sa gouaille, sa vivacité ! Pareille à elle-même, quoi ! Je l’ai longuement serrée dans mes bras. Quel bonheur de la revoir !
- Ma qué ! Qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que tu devais apprendre le métier de ta mère !
- C’est la raison de ma présence ! Maman aussi a fait des études avant d’être ce qu’elle est ! Quelle chance, pas vrai ? Car ça permet de te rejoindre !
- De me rejoindre ? Mais alors, tu ?.... Tu vas rester ici ?
- Ben tiens ! A deux on sera plus fortes pour survivre loin du soleil d’Italie ! Je suis là depuis deux semaines, tu sais. Mais j’ai attendu avant de venir te voir : je voulais être sûre d’avoir le courage de rester loin de chez nous. A quoi m’aurait servi de vouloir te tenir compagnie si je ne réussissais pas à m’adapter ? A ma grande surprise, je crois que je tiens le coup. J’ai trouvé une résidence géniale. Ils ont encore des chambres libres. Viens donc y habiter avec moi !
- Quelle bonne idée ! J’arrive tout de suite ! Mais dis-moi… tu as des nouvelles de… de Tonino et Auréliano ?
- Je savais bien que tu poserais cette question, ma vieille. Juste le temps de t’aider à faire tes valises et je te dis tout.
Quelle joie ! J’allais enfin savoir ce que devenaient mes deux garçons préférés !
02/02/06
2 - Des news !
Après avoir fait mes valises, j’ai rejoint Chiara dehors. Je pensais que nous prendrions l’autobus pour rejoindre sa résidence universitaire qui serait bientôt la mienne. Que nenni ! Sur le parking trônait une incroyable petite voiture, que Chiara présenta comme la sienne. Si le sol n’avait été si froid à cause de la neige (qui fondait déjà, entre parenthèses), j’en serais tombée sur les fesses.
- Mazetta ! Tu t’es acheté une voiture ?
Et avec un drapeau anglais sur le toit, en plus ! Quelle offense à notre pays bien-aimé ! C’était signe que Chiara s’était déjà adaptée ici, ce que je n’avais pas encore fait malgré plusieurs mois de présence. Que je me suis sentie à la ramasse avec mon mal du pays !
- Ben qu’est-ce que tu crois ma vieille, faut bien un moyen de déplacement, ici ! expliqua Chiara. Les transports en commun, c’est bien mignon mais c’est lent et ça va pas partout ! Puisqu’on est là pour un certain temps, autant en profiter pour voir du pays, voyager dans les environs, sortir, tout ça ! Bref j’ai pas envie de m’encroûter dans notre résidence ! Sinon quoi bon avoir quitté Véronaville ? Puisque Mercutio a été assez sympa pour me citer dans la liste de ses héritiers, j’en ai profité, j’ai investi !
- Ouais, bien sûr….
Ainsi elle avait dépensé l’argent hérité de son grand-père. Pourquoi pas après tout ? J’avais moi-même choisi de venir, personne ne m’avait forcée, c’était ma décision, mon projet. Or, jusqu’ici j’avais vraiment peu profité de la vie anglaise, alors que j’étais venue aussi pour ça. Chiara était là pour me secouer un peu. Elle était le lien entre le passé et le présent. Ça faisait vraiment du bien qu’elle soit là !
On est donc montées à bord et Chiara a pris le volant. Surprise, il était à droite ! C’est qu’on conduit à gauche en Angleterre au cas où vous l’auriez oublié. Passons sur la conduite de Chiara, plutôt nerveuse et distraite. Elle n’arrêtait pas de jacasser, aussi elle oubliait parfois le clignotant. Pour être lutine, elle n’en reste pas moins latine, même à plusieurs milliers de kilomètres de la terre natale. Elle parlait de sa résidence, des gens qu’elle avait rencontrés depuis son arrivée….
- C’est dingue ! Ici ils sont tous blonds ou roux ! ça change de chez nous, hein ?
J’avais hâte qu’elle me parle de nos amis et cousins restés justement chez nous, aussi je n’écoutais que d’une oreille malgré mon plaisir d’être avec elle, d’entendre sa voix, son accent de chez nous, de parler notre langue. Oui, j’étais vraiment heureuse qu’elle soit là.
On est arrivées à sa résidence sans trop de mal et sans glisser avec la neige. C’était la même que la mienne en plus grand, avec une déco similaire, donc ça ne m’a pas trop changée. Les chambres aussi étaient les mêmes. Alors que nous défaisions mes valises, Chiara m’appela : - Viens voir ! Ils ont fait un bonhomme de neige à l’entrée ! «Ils», c’était les autres étudiants. La neige n’est finalement pas si fréquente à Londres, aussi ils s’étaient amusés à égayer un peu la résidence. Ce fut l’occasion pour moi de voir mon premier vrai bonhomme de neige, en chair et en os… euh, enfin vous avez compris. Avant cela, je n’en avais vus que sur des photos, des images dans des bouquins. J’aurais dû être super-heureuse de voir ainsi des choses nouvelles, mais ça ne me fit ni chaud ni froid. Incorrigible, j’avais la tête ailleurs !
Nous avons eu du mal à être seules ce soir-là, les autres étudiants ayant absolument tenu à faire ma connaissance. C’était gentil de leur part et ils avaient l’air plus sympas et ouverts que dans celle que je venais de quitter, aussi je ne fis pas la fine bouche. Ce n’est donc que le lendemain matin au petit déjeuner que nous avons vraiment pu parler, Chiara et moi. J’étais mal fichue ce matin-là. La neige et le froid avaient eu raison de ma forme olympique. Qu’importe, mes oreilles étaient en bon état de fonctionnement !
- Alors voila, commença Chiara. Tout d’abord, il faut que tu saches qu’Auréliano et Tonino ont quitté leurs parents.
- Définitivement ?
- Noooon ! Enfin, oui et non. Auréliano fait de fréquents allers-retours chez Boutondor et Roméo, mais jusqu’à récemment il n’avait pas d’appart à lui.
- Et puis soudain, juste avant mon départ, il a annoncé que, ça y est, il avait trouvé un petit appart à Centro Citta ! Tu sais, c’est le nouveau centre commercial qui s’est ouvert il y a quelques années en périphérie de Véronaville.
Oui je m’en souvenais, c’était là que mamie Juliette m’avait emmenée choisir mon nouvel ordi. Ce fut émouvant d’y penser.
- Boutondor doit regretter de ne plus voir Auréliano tous les jours !
- Oh tu sais, elle a compris qu’il veut vivre sa vie comme elle-même a vécu la sienne a son âge, dit Chiara la bouche pleine de muffins. Déjà, quand tu es partie, ça lui a fait comprendre que le temps passe, impression qui s’est bien sûr accentuée quand Auréliano a pris le large à son tour. Et puis elle vieillit, elle a sans doute besoin de tranquillité même si elle reste très dynamique. Elle a définitivement perdu ses airs de jeune fille. Tu verrais tous les cheveux blancs qu’elle a depuis quelques temps !
- Ah oui ?
Chère Boutondor ! Qu’elle me manquait, elle aussi ! Dans ma naïveté de jeune fille, j’avais longtemps pensé qu’elle serait peut-être un jour ma belle-mère. Tu parles ! Cela dit, elle restait mon amie. Cheveux blancs ou pas, je ne voyais que la lumière amicale et vive de ses yeux verts.
- Donc Auréliano habite seul, maintenant ?
- Ouais ! Il bosse au garage en journée, il est mécano et le soir, il… eh ben, je ne sais pas trop ce qu’il fait, au juste. Il est souvent dehors, à traîner dans les boîtes de nuit. Si tu veux mon avis, il file un mauvais coton. J’ai pas osé en parler à Boutondor, ni à Roméo, ni à personne en fait, parce que je suis sûre qu’ils ne me croiraient pas. Mais quand j’ai invité Auréliano dans la boîte de ton oncle Romano, pour fêter mon départ, il est arrivé avec des gens que je ne connaissais pas, il a absolument tenu à nous payer le champagne et je me suis demandée d’où il sortait tout ce fric ! En tant qu’apprenti il gagne trois fois rien, à peine de quoi payer son loyer ! Je crois même que Boutondor l’aide plus ou moins et… bref, ça m’a paru très bizarre. J’ai eu l’impression qu’il voulait donner l’image de quelqu’un bourré de pognon alors que ce n’est certainement pas le cas ! Il se la jouait, quoi, et si j’en avais eu l’occasion j’aurais discuté de ça avec lui mais dans une boîte de nuit surpeuplée, c’était pas évident !
- Bigre ! En effet, vu ce que tu me dis, y’a de quoi se poser des questions ! Mais peut-être qu’il y a une raison tout à fait logique ! Peut-être que son patron l’a augmenté, ou qu’Auréliano a…. fait des heures supp, ou…. Tu vois, quoi… des trucs dans ce genre….
Elle réagit d’un ricanement.
- Quand je vois quelle énergie tu mets à lui trouver des raisons valables, je me rends compte que tu es loin de l’avoir oublié, Isotta ! Ne viens pas me dire après ça que tu ne l’aimes plus ! Loin des yeux, mais pas loin du cœur !
Je ne pus que confirmer d’un long soupir désemparé.
- Je pense à lui jour et nuit… enfin presque… Je regrette qu’il ne prenne pas la peine de m’envoyer un mail ou une lettre.
- Tu sais bien qu’il a toujours été nul en orthographe et qu’il en fait un complexe d’infériorité, surtout vis-à-vis de toi qui étudie la littérature, l’histoire et tout ça et qui es bilingue ! Même s’il en mourrait d’envie -et je parie que c’est le cas-, jamais il ne t’écrira !
- Mais alors pourquoi il ne téléphone pas ?
- Parbleu ! T’as vu le prix du téléphone ? Avec son petit salaire, il n’a pas les moyens de passer des coups de fil à 2000 bornes ! ça s’arrangera peut-être quand il aura un ordi et une ligne ADSL avec téléphone inclus, mais pour le moment, il se contente d’appeler les gens de Véronaville !
- Mais tu viens de dire qu’il avait du fric en pagaille, ou du moins qu’il t’avait donné cette impression ?
Penser à cela me mettait très mal à l’aise, comme si l’Auréliano que j’avais connu était devenu pour moi un mystère. Ne plus tout savoir de lui, ne plus être sa confidente, son amie, me rendait triste et inquiète. J’avais perdu une part de moi-même. Pourquoi cela me faisait-il si mal de penser à lui, à notre enfance et à sa vie d’aujourd’hui que je connaissais à peine ? Oui, j’étais vraiment mal à l’aise.
- Ecoute Isotta, fit Chiara après avoir tristement secoué la tête, je peux me tromper à propos de cet argent… peut-être qu’il avait économisé pour me faire plaisir, ou ce genre de choses… ou peut-être avait-il eu une prime et il n’a pas voulu en faire cas, il a préféré jouer les grands seigneurs et aurait sans doute été très vexé que je pose des questions. Autant ne pas trop nous faire de souci à ce sujet. De là où nous sommes, nous ne pouvons qu’extrapoler.
Trop tard, Chiara avait semé le doute en moi. Du reste, sa mine et le ton de sa voix disaient assez à quel point elle-même trouvait tout cela bizarre. Elle avait voulu me rassurer mais le mal était fait. J’y repenserais souvent, forcément. Que fichait donc Auréliano ?
Pour me faire oublier ce délicat sujet, Chiara parla alors de Tonino. Lui aussi avait quitté le domicile familial. Je savais qu’il avait prévu de partir pour ses études, mais quand Chiara m’annonça où c’était, je n’en crus pas mes oreilles.
- Figure-toi qu’il a rejoint Andrea à l’université de Zarbville ! Tu sais, ce coin en plein désert où les parents d’Andrea ont vécu quelques années avant sa naissance.
- Zarbville ? Oui j’en ai entendu parler, mais que…. Qu’est allé faire Tonino là-bas ? Et Andrea ? Je ne savais pas qu’il était parti lui aussi !
Andrea ! Je pensais souvent à lui aussi, mais même s’il m’était très cher lui aussi, j’en étais moins proche.
- Oh c’est récent, tu sais, Andrea m’a chargé de t’en informer, dit Chiara. Il avait commencé des études chez nous mais il est comme ses parents : il a la bougeotte, il aime voyager, changer d’atmosphère ! Or, il se trouve que ses parents ont récemment remis le cap vers cette mystérieuse contrée qui les a toujours fascinés. Maintenant que leur fils est grand, éduqué, ils ont mis la clé sous la porte à Véronaville et après avoir prévenu toute la famille, ils sont repartis à Zarbville ! Ils ont l’intention de reprendre leurs recherches pour trouver je ne sais pas quoi et Claudio, le père d’Andrea, a pour cela pris un congé sabbatique aux Laboratoires Siriana Montecchi dirigés par la mère de Tonino. Du coup, Andrea est parti s’installer non loin d’eux pour ses études, afin de les voir de temps à autre.
- Sans blague ! Mais alors ? La maison de Juliette et Mercutio, qui avait accueilli Andrea et ses parents à Véronaville et où ils vivaient depuis tout ce temps ? Plus personne n’y habite ?
A cette idée, j’étais très inquiète. La maison où ma grand-mère avait été heureuse avec son second mari, où elle m’avait si souvent accueillie, où j’avais fait la connaissance de Mercutio puis celle d’Andrea…. Une maison pleine de vie ! Impossible qu’elle soit désormais vide !
- Oh tu sais, toute la famille a l’intention de se relayer pour l’entretenir et la faire vivre, assura Chiara. Ils y vont le week-end, profitent de la piscine… Il est clair que la maison reviendra à l’un d’entre nous quand nous aurons tous fini nos études. Logiquement, c’est Tonino qui est le mieux placé pour l’obtenir, il est l’aîné de toute notre confrérie des petits-enfants Montecchi.
- Et toi ? Tu n’aimerais pas y vivre aussi ? Ces pratiques d’héritage fondées sur le droit d’aînesse sont ridicules, non ? ça fait vachement royaliste !
Chiara haussa les épaules.
- Bof moi tu sais… je m’en fiche… tu me connais, je ne suis pas matérialiste.
- Tonino ne l’est pas non plus. Je suis sûre que lui aussi s’en fiche.
- Ma foi… on le lui demandera quand on sera en contact avec lui, fit-elle malicieusement. Andrea m’a promis que nous pourrions discuter avec eux par msn. Il sera ravi d’avoir de tes nouvelles !
Au moins Andrea s’inquiétait-il de savoir ce que je devenais. Ça n’avait pas l’air d’être le cas de Tonino. Sans doute avait-il préféré ne pas être seul pour ses études. Il était très «famille» et Andrea et lui étaient devenus très proches au fil des années. Un peu comme Chiara et moi. Va savoir ce que devenait la fameuse Gala, la petite amie de Tonino… L’avait-elle suivi là-bas ? Chiara m’assura qu’Andrea ne lui avait rien dit de tel. Peut-être n’avait-il pas voulu être franc ? Quoi qu’il en soit, il était vraiment loin de moi, à des milliers de kilomètres. Je ne le reverrais pas avant bien longtemps. Pourvu que nous puissions nous parler par ordi interposé !
- Ici la connection internet hors sites universitaires n’est disponible qu’en soirée, dit Chiara. Vu qu’on est dimanche, on va tenter de s’occuper d’ici là. Si on faisait un tour en voiture ?
- Tu sais, avec mon rhume…. Et puis j’ai une autre idée. Depuis hier soir je me demande si c’est bien toi sous cette masse de cheveux mal coiffés. Tu ne veux pas que j’essaie de te faire un brushing ?
- Oh tu sais, mes cheveux, c’est fait exprès ! me souffla-t-elle tout bas. Pour le moment j’ai pas osé dégager mes oreilles de peur qu’on les voie ! A ton avis, comment vont réagir les anglais en voyant que je suis une lutine ?
- Mais Chiara ! Ta propre tante, Célia, lutine comme toi, vit pas si loin d’ici, au Pays de Galles, un pays celte composé d’elfes et de farfadets, avec son mari joueur de foot et son fils, lutin lui aussi !
- Oui et j’ai prévu de lui rendre visite un de ces jours ! Mais ici on est à Londres ! Aucun fardadet dans les parages ! Ils ne pensent qu’au cricket, au rock, au tea time, aux fringues à la mode ! D’ailleurs en parlant de coiffure… t’as l’intention de garder longtemps ton bonnet, ma vieille ? Imagine que le prince charmant déboule ici un de ces quatre matins ! De quoi t’aurais l’air avec ta dégaine de rappeuse des banlieues ? Mmm ?
- Mais c’est que j’ai froid, moi !... Puis le prince charmant, je m’en fous…
- Que tu dis ! C’est pas parce que tes chéris de Véronaville sont loin qu’il faut te laisser aller et ne plus vivre ! Fais-toi plaisir, quoi !
- Bon, bon, t’as raison, c’est vrai que je me suis laissée aller ces derniers temps. Si ça peut te faire plaisir, je me coifferai autrement.
- Ben tiens que ça me fait plaisir ! Une belle fille comme toi ! Allez on va se faire belles pour ce soir, devant l’ordi. Sait-on jamais, peut-être qu’on aura droit à la webcam !






































