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- Eh bien… Je pense que tu devrais tout lui dire, répondit-il.
- Lui dire quoi ?
Après un instant de silence, Roméo exprima le fond de sa pensée :
- Lui dire que tu es son père.


J’étais si abasourdi que j’ai mis de longues secondes à réagir. Je le regardais, bouche bée, incapable d’articuler un seul mot. En même temps, une douleur familière et pourtant oubliée se rappelait à moi de façon fulgurante. Cette trahison-là, j’avais toujours cru pouvoir la garder bien au fond de moi. J’avais tout fait pour ça, j’avais tant espéré y arriver ! Mais j’avais compris ces derniers jours que c’était égoïste. Entre la douleur de Roméo et celle de Benvolio, il avait fallu faire un choix. Roméo lui-même semblait en être conscient. D’où ses paroles. L’orgueil et les faux-semblants ne faisaient plus le poids puisqu’il y allait du bonheur d’un fils. J’ai senti les larmes me monter aux yeux.
- Ainsi tu savais… ai-je réussi à dire.
- Disons que j’ai fini par avoir des doutes, avoua pudiquement Roméo.

Lui aussi était très gêné. Tout autant que moi. Pourtant, nous venions de lever le voile sur le dernier secret qui nous avait séparés. Nous aurions dû être soulagés. Nous l'avons été, bien plus tard. Sur le moment, l’émotion dominait.

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- Je te demande pardon, Roméo, ai-je murmuré, la gorge serrée. Je ne voulais pas en arriver là. J’ai subi les évènements à ce moment-là. Loin de moi l’envie de dire du mal de Juliette, mais elle a décidé seule d’avoir cet enfant. J’ai payé ma trahison envers toi par des années de remords, par une souffrance que tu n’imagines pas. Longtemps j’ai vu en Benvolio mon enfant perdu. Je ne vois plus les choses ainsi aujourd’hui. S’il faut lui dire que je suis son père, je le ferai, pour lui, pour son équilibre. Mais je n’ai été que son géniteur. C’est toi, son père. Tu l’as élevé, Roméo. A mes yeux, il reste ton fils.

- Un fils qui me déteste… murmura tristement Roméo. Je n’ai pas été un bon père. J’ai trahi, moi aussi, j’ai trompé sa mère jusque sous ses yeux, dans sa propre maison. Depuis, quelque chose est cassé entre lui et moi. Il ne m’a jamais vraiment pardonné et je suis sans doute pour beaucoup dans son mal-être. Enfant, il m’admirait, j’étais son idole, et je l’ai déçu, j’ai tout cassé, j’ai mis en morceaux cette belle image qu’il avait de moi. Tu vois, moi aussi j’ai des remords. Voilà pourquoi je ne t’en veux pas. Je ne m’en sens pas le droit. Personne n’est parfait en ce monde, nous avons tous nos torts et nos travers, et nous détester serait donner raison à l’ancienne haine entre Capuleti et Montecchi, deux familles dont Benvolio descend en droite lignée. Pour lui, pour son équilibre, nous devons en finir avec nos histoires. Tu vas aller lui dire que tu es son père. C’est moi qui te le veux.

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Je suis rentré chez moi très ému par ces paroles. J’avais du mal à en croire mes oreilles. Roméo aurait-il hérité de la sagesse d’Obéron à force de vivre dans sa maison, à deux pas de sa tombe ? Nous avions frôlé le drame une fois de plus et il ne m’en voulait pas. Nous étions des miraculés. J’allais mettre des jours et des jours avant de me remettre de cet entretien décisif.

Mais ce n’était pas fini. Les évènements se bousculaient ce jour-là. Plus tard, à l’hacienda, j’eus la surprise de trouver Juliette en compagnie de Benvolio. Que faisait-il là à cette heure au lieu d’être au boulot ? Juliette me fit signe pour que je les rejoigne. A peine si j’eus le temps de saluer le papa de Tosca et l’époux de la belle Clarissa. D’emblée, Juliette déclara à Benvolio :
- Voici ton vrai père, Benvolio.

Mince. Quelle mouche l’avait piquée ? La veille encore, elle refusait de dire la vérité, et soudain… Et tout en disant ces mots, elle me désignait du regard, un tendre sourire aux lèvres, comme si tout ça était tout à fait naturel et aussi banal qu’une discussion sur les plantes du jardin.

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Aussitôt après, Juliette s’éloigna déjà pour nous laisser seuls. Elle savait à quel point les hommes n’aiment pas se laisser aller devant leurs femmes, leurs mères, bref, tout ce qui porte un prénom féminin. Benvolio était tout ému. Un instant, il resta gêné, rougissant et… soulagé. Puis il me sourit affectueusement, comme à son habitude.
- Je crois que j’ai toujours su au fond de moi que tu étais mon vrai père, dit-il. En tout cas, je sentais confusément que j’étais au cœur d’un mystère, quelque chose de pas clair.
- Et ce quelque chose, nous en avons tous souffert, ai-je répondu. Toi plus que les autres, car tu étais le plus jeune. C’est là l’une des causes de ton mal-être, Benvolio.
- Oui, sans doute, dit-il.

Ce fut l’occasion pour moi de lui dire ce que j’avais sur le cœur, d’avouer à quel point j’avais regretté de n’être que son oncle. A quel point je regrettais encore ce fils caché, ce fils perdu. Pour toujours… car aux yeux de l’Etat-civil, Benvolio restera à tout jamais le fils de Roméo.

Mais à présent que cette vérité est sortie de l'ombre, je me sens mieux. D’ailleurs, ce qui est perdu pour moi ne l’est pas forcément pour les autres. C’est ce que j’ai tenté de faire comprendre à Benvolio. Je lui ai décrit ma toute récente conversation avec Roméo.

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- Il s’en veut beaucoup de t’avoir déçu, Benvolio. Il voudrait te faire des excuses pour ce qui s’est passé pendant ton adolescence, mais depuis des années, tu te dérobes. Ton mal-être vient aussi de là, Benvolio : tu dois lui pardonner. Seul ce pardon te permettra d’en finir avec le passé, d’aller de l’avant. Tu dois également cesser de t’en vouloir pour le divorce de tes parents. Rien n’est de ta faute, Benvolio. Tu es innocent. Tu n’as rien à voir là-dedans.

Benvolio fut ému d’entendre cela : la voix de la raison… J’avais toujours eu sur lui une certaine influence (ce qui m’avait toujours étonné), mais ce jour-là, plus que jamais, il buvait mes paroles.
-  Merci de m’avoir dit tout ça, murmura-t-il.

Il avait hésité à m’appeler « papa ». Pas facile, si soudainement. Ça ne me gênait pas :
- Roméo reste ton père, Benvolio. Je le pense sincèrement. C’est lui qui t’a sauvé des griffes de Tybalt quand tu étais enfant, qui a remué ciel et terre pour te retrouver. C’est lui qui plus tard a surveillé l’entrée du paradibulle pour t’empêcher d’aller te droguer. J’ai veillé sur toi moi aussi, mais de loin. Tu es notre fils à tous les deux. Ne le prive pas de ce lui appartient : il a droit à ton affection, lui aussi.