499

Dans un premier temps, en effet, Benvolio nous parut l’homme le plus heureux du monde. Son mariage était une réussite. La vie au ranch s’écoulait sans souci et Muxis se portait à merveille. Quelques temps plus tard, il devint père, ce qui redoubla notre joie. Clarissa donna naissance à une petite fille superbe et en pleine santé. Et moi de jubiler : et de deux ! Deux petites-filles ! Elle était mon cinquième petit-enfant. Bon, quatre seulement officiellement. Pour l’état-civil, la petite Tosca est la descendante de Roméo. Désirant s’en occuper le plus possible, Clarissa mit entre parenthèses sa carrière de comédienne. A son mariage avec Benvolio, elle avait décidé que sa vie de famille passerait avant tout. Lui-même accorda une attention toute particulière à sa fille et ne fit aucune difficulté pour donner le biberon avant ou après le travail, quitte à laisser l’hélicoptère stationner deux fois plus longtemps devant le ranch, histoire de faire râler un peu plus les voisins.

Bref, tout allait bien, dans le meilleur des mondes ?

500

Eh bien non. Malgré les apparences, tout n’allait pas si bien. Du moins, c’est ce que pensa Clarissa.

Quand elle m’invita au ranch pour m’en parler, je ne vis d'abord que le plaisir d’aller rendre visite à cette magnifique jeune femme, au nez façon Cléopâtre qui fait partie intégrante de son charme. Il n’y a pas à dire, Benvolio a vraiment bon goût.

Puis Clarissa en vint au fait et le charme s’évanouit. Enfin presque. Pas celui de Clarissa, mais celui du moment présent.

- Benvolio est mal dans sa peau, dit-elle. Quelque chose ne tourne pas rond chez lui. Je le vois bien. J’ai côtoyé tant de gens dans le monde du cinéma que je sais parfaitement quand quelqu’un est équilibré, ou quand il ne l’est pas. Que puis-je faire ? Je l’aime, je voudrais l’aider, mais je sens bien que quelque chose m’échappe. J’ai peur qu’au bout du compte, notre couple et notre vie de famille soient menacés.

5011

Pour moi ce fut la plus mauvaise nouvelle depuis bien des années. Le soir même, j’en parlai à Juliette, que je sentais elle aussi soucieuse au sujet de son fils. Elle allait souvent au ranch, était devenue très proche de Clarissa et restait proche de Benvolio pour son travail. A voir vivre le jeune couple, elle aussi avait remarqué un certain malaise.

- Tu avais raison, me dit-elle d’un ton de repentir. Il est mal dans sa peau parce qu’il ne sait pas vraiment qui il est. Tu me l’avais prédit, tu m’avais reproché de vouloir lui cacher sa véritable paternité. Voilà le résultat. Contrairement à Luchino, qui, lui, est sûr et certain d’être le fils de Puck, Benvolio, lui, a été floué sur ses origines. Nous avons entretenu le mensonge toutes ces années et cela rejaillit sur sa propre vie, sur son bonheur. Que faire ? J’aimerais tant pouvoir arranger ça….
- Tu sais bien que la seule à chose à faire, c’est lui dire la vérité, Juliette. Il n’y a pas d’autre moyen.

Mais Juliette rechignait à aller jusque-là. Pas facile de laisser éclater une vérité si soigneusement cachée pendant bien longtemps. Pourtant, comment faire autrement ? L’équilibre de Benvolio en dépendait !

5021

Tout ça me tracassait encore quand, le lendemain, je rendis visite à Roméo, à la campagne. Pour une fois, il était seul à la maison, Boutondor ayant emmené Auréliano faire les magasins avant la rentrée scolaire.

Après avoir parlé de nos petits-enfants respectifs, notre principal sujet de conversation depuis quelques années, nous avons évoqué le « cas » Benvolio. Comme moi, Roméo avait remarqué que son fils n’allait pas bien.

- Pourtant, il a tout pour être heureux, précisa-t-il. Un boulot qui lui plaît et très bien payé, une belle maison, une femme magnifique et qui l’aime et une adorable petite fille qui promet de ressembler plus tard à sa mère. Des tas de types aimeraient être à sa place.
- Peut-être qu’il trouve bien lourd le poids de son héritage, ai-je suggéré. Ce n’est pas si facile d’être à la fois le descendant des Capuleti, fondateurs de Muxis, et celui des Montecchi, leurs anciens ennemis.
- En vérité, le problème est ailleurs, assura calmement Roméo. Tu le sais aussi bien que moi.

Je l’ai regardé avec surprise.
- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?